
À l’occasion de la sortie de Into Oblivion, nous avons souhaité aller au-delà de la simple présentation du nouvel album de Venom. L’occasion était parfaite pour revenir avec Stuart “Rage” Dixon sur la conception du disque, sa place au sein du groupe, sa collaboration avec Cronos, l’immense héritage de Venom et les réactions des fans.
Q1. Into Oblivion arrive après une longue période sans nouvel album studio de Venom. Avec le recul, qu’est-ce qui explique cette attente, et à quel moment avez-vous senti tous les trois que vous teniez enfin le nouvel album de Venom ?
Rage:
Nous n’avons jamais voulu sortir un disque simplement parce qu’il fallait en sortir un. Avec Venom, il faut que ça ait une raison d’être. Nous avons accumulé des idées, des riffs et des morceaux, et progressivement l’album a commencé à prendre sa propre personnalité.
À un moment, nous avons réalisé que nous avions quelque chose de vraiment solide. Il y avait l’agressivité que les gens attendent de Venom, mais également d’autres couleurs. C’est là que nous avons compris que nous étions prêts.
Q2. Tu as décrit Into Oblivion comme un album plus « dangereux », avec des morceaux plus épiques, plus progressifs et différentes approches dans l’écriture. Aviez-vous dès le départ la volonté de repousser les limites de ce que les gens attendent traditionnellement d’un disque de Venom ?
Rage:Absolument. L’une des pires choses que nous pourrions faire serait d’essayer de réécrire Black Metal ou Welcome To Hell. Ces albums existent déjà et personne ne pourra les remplacer. Nous voulions conserver cette sensation de danger propre à Venom, mais sans nous imposer de barrières.
Certains morceaux vont directement à la gorge, d’autres prennent davantage leur temps ou développent une atmosphère différente.Venom doit rester Venom, mais cela ne signifie pas que nous devons refaire éternellement le même disque.
Q3. Venom possède une identité extrêmement forte depuis Welcome To Hell et Black Metal. Quand tu écris aujourd’hui pour Venom, comment trouves-tu l’équilibre entre respecter cet ADN historique et apporter tes propres influences et ta personnalité de guitariste ?
Rage: Je ne pense jamais : « Il faut que j’écrive un riff qui ressemble au Venom de 1982. » Cela deviendrait artificiel. Mais lorsque tu joues dans ce groupe depuis autant d’années, son ADN fait naturellement partie de ta manière de travailler.
Tu sais assez rapidement lorsqu’un riff peut fonctionner pour Venom. Ensuite, je reste le guitariste que je suis. J’ai mes influences, mon toucher et ma manière de construire les riffs ou les solos. Le but n’est pas d’imiter quelqu’un d’autre, mais d’apporter quelque chose qui fonctionne dans l’univers de Venom.
Q4. Tu as rejoint Venom en 2007. Presque vingt ans plus tard, ton histoire avec le groupe est devenue considérable. Comment ta place et ton rôle ont-ils évolué depuis ton arrivée jusqu’à Into Oblivion ?
Rage: Quand je suis arrivé en 2007, j’étais évidemment très conscient de l’endroit où je mettais les pieds. Venom n’est pas simplement un groupe de metal parmi d’autres. Il y avait déjà derrière ce nom plus de vingt-cinq ans d’histoire, des albums comme Welcome To Hell et Black Metal, et une influence énorme sur plusieurs générations de musiciens.
Alors oui, au début, il y avait forcément une certaine pression. Mais je pense que la pire chose que j’aurais pu faire aurait été d’essayer de devenir quelqu’un d’autre ou d’imiter les guitaristes qui m’avaient précédé.
Cronos ne m’avait pas demandé de rejoindre Venom pour ça. Il fallait respecter l’histoire du groupe tout en apportant ma propre personnalité. Au fil des années, la confiance s’est naturellement installée. Tu apprends comment les autres travaillent, tu comprends ce qui fait fonctionner Venom et, surtout, nous avons développé notre propre manière de créer ensemble.
Aujourd’hui, je peux arriver avec un riff, une structure ou parfois une idée beaucoup plus développée et nous allons travailler dessus avec Cronos et Dante. Une idée peut venir de n’importe lequel d’entre nous et évoluer complètement lorsque nous commençons à jouer ensemble.
C’est probablement là que mon rôle a le plus changé depuis 2007. Je ne suis plus le gars qui vient d’arriver dans Venom et qui doit trouver sa place. [rires]
Après presque vingt ans, plusieurs albums et énormément de concerts, cette formation possède elle aussi sa propre histoire. Into Oblivion représente bien cette évolution parce qu’on peut entendre l’identité historique de Venom, mais aussi ce que nous sommes devenus ensemble.
Est-ce que je considère Venom comme mon groupe ? Oui, évidemment, dans le sens où j’y ai consacré une partie énorme de ma vie musicale et où je participe à sa création depuis de nombreuses années.
Mais je reste également extrêmement respectueux de ce qui existait avant mon arrivée. Je n’étais pas là en 1979 ou lorsque Welcome To Hell et Black Metal ont été enregistrés. Cette histoire appartient à Cronos et aux musiciens qui l’ont construite. En revanche, ce que Venom est devenu depuis que je suis arrivé, j’en fais pleinement partie.
Et je pense que c’est une distinction importante : je ne cherche pas à réécrire le passé de Venom. Avec Cronos et Dante, nous essayons d’écrire la suite.
Q5: On présente encore souvent Venom comme « le groupe de Cronos ». Pourtant, toi et Dante avez insisté sur le fait que Venom fonctionne aujourd’hui comme un véritable groupe. Comment se déroule concrètement l’écriture entre Cronos, Dante et toi ?
Rage: C’est beaucoup plus collectif que certaines personnes ne l’imaginent. Une chanson peut commencer par un riff que j’apporte, une idée de Cronos, un rythme de Dante ou simplement quelque chose qui se produit lorsque nous jouons ensemble. Cronos possède évidemment une vision très forte de ce que doit être Venom. Mais il écoute les idées.
Nous pouvons essayer différentes structures, déplacer des parties ou parfois modifier complètement un morceau.
C’est probablement l’une des raisons pour lesquelles cette formation fonctionne depuis aussi longtemps.

Q6: Justement, parlons de Cronos. Après toutes ces années passées à ses côtés, qu’as-tu découvert chez lui comme musicien et comme compositeur que le public ne perçoit peut-être pas ? Et qu’est-ce qui continue encore à te surprendre chez lui ?
Rage: Les gens voient évidemment Cronos comme cette énorme personnalité sur scène : la voix, la basse, l’attitude et toute cette image indissociable de Venom. Mais derrière cela, il y a quelqu’un qui réfléchit énormément à la musique. Il possède une compréhension très précise de ce qui fait fonctionner une chanson de Venom.
Il peut entendre immédiatement qu’une partie est trop longue, qu’un riff doit être plus direct ou qu’il manque quelque chose à un morceau. Et après toutes ces années, il conserve toujours cette envie de créer. C’est probablement ce qui m’impressionne le plus.
Q7: Venom a influencé des générations entières de groupes — thrash, black metal, death metal et bien au-delà. Lorsque tu joues aujourd’hui Black Metal, Welcome To Hell ou Countess Bathory, ressens-tu encore le poids de cet héritage ?
Rage: Bien sûr. Il suffit parfois de regarder le public. Tu peux avoir devant toi quelqu’un qui a découvert Venom au début des années 80 et, juste à côté, un jeune fan qui découvre le groupe aujourd’hui. C’est assez incroyable.
Mais nous ne voulons pas devenir notre propre tribute band. Les anciens morceaux sont essentiels et nous adorons les jouer, mais Venom doit continuer à produire de la nouvelle musique. Pour moi, Into Oblivion prouve justement que ce groupe est toujours vivant.
Q8: J’aimerais m’arrêter sur “Lay Down Your Soul”. Dès le titre, mais aussi dans son esprit, il rappelle forcément beaucoup de choses aux fans de longue date de Venom. Est-ce un clin d’œil volontaire au passé du groupe et à cette période historique, ou est-ce quelque chose qui s’est fait naturellement pendant l’écriture ?
Rage: Je pense que les fans de Venom vont forcément faire certaines connexions lorsqu’ils voient un titre comme Lay Down Your Soul. [rires] Et c’est très bien ainsi.
Nous connaissons évidemment l’histoire du groupe et nous savons ce que certaines références peuvent évoquer pour les fans. Mais l’idée n’était pas simplement de regarder en arrière ou de recréer quelque chose du passé.
Ce qui était intéressant avec ce morceau, c’était justement de retrouver cette sensation très instinctive, presque primitive, que Venom a toujours possédée, tout en la faisant avec le groupe que nous sommes aujourd’hui.
Si les fans entendent le morceau et pensent immédiatement au Venom des premières années, tout en trouvant qu’il fonctionne parfaitement sur Into Oblivion, alors je pense que nous avons réussi quelque chose d’intéressant.

Q9: Avec Into Oblivion, Venom montre qu’il ne veut pas simplement vivre sur son passé. Après presque vingt ans dans le groupe, qu’aimerais-tu encore accomplir avec Cronos et Dante ? Vois-tu cet album comme le début d’un nouveau chapitre ?
Rage: Je l’espère. Tant que nous sommes excités lorsque nous entrons dans une pièce et commençons à jouer ensemble, il existe une raison de continuer.
J’aimerais évidemment emmener ces nouvelles chansons sur scène et voir comment le public réagit. C’est souvent là que tu découvres réellement la puissance d’un morceau. Et je ne pense pas que nous ayons terminé.
Venom a toujours été basé sur cette idée de ne demander la permission à personne.
Tant que cette attitude existe, il reste des choses à faire.
Le Doc

