
Plus de trente ans après ses débuts, Kamelot continue de faire partie de ces groupes dont l’identité est reconnaissable en quelques secondes. Une orchestration inquiétante, une mélodie dramatique, les guitares de Thomas Youngblood et cette voix désormais indissociable du groupe qu’est celle de Tommy Karevik : la recette pourrait sembler connue. Pourtant, avec Dark Asylum, Kamelot parvient encore à faire évoluer son univers.
Ce quatorzième album studio, qui paraît le 28 août 2026 chez Napalm Records, succède à l’excellent The Awakening paru en 2023. Mais plutôt que d’en proposer une simple continuation, Kamelot a choisi de pousser beaucoup plus loin sa dimension conceptuelle et cinématographique.
Cette fois, nous entrons dans RavenHill Asylum, un ancien édifice religieux transformé en institution où science, foi et folie se côtoient. Le personnage central évolue dans ses couloirs en cherchant la vérité sur lui-même, au milieu de souvenirs fragmentés, de masques, de manipulation et d’une réalité qui semble progressivement lui échapper. Thomas Youngblood présente d’ailleurs l’histoire comme celle d’une âme prisonnière cherchant identité, vérité et rédemption.
Et musicalement, Kamelot s’est donné les moyens de construire ce décor.
« Sanctorium » agit comme la porte d’entrée de l’asile. Plus qu’une véritable chanson, cette courte introduction permet de poser immédiatement l’ambiance avant que « Ashen World » ne lance réellement l’album.
Et là, nous retrouvons immédiatement Kamelot.
« Ashen World » est probablement l’un des morceaux qui résume le mieux l’équilibre recherché sur Dark Asylum. Thomas Youngblood impose ses guitares au milieu d’orchestrations particulièrement imposantes tandis que Tommy Karevik navigue entre retenue et envolées vocales beaucoup plus puissantes.
La présence d’Ignacia Fernández ajoute une couleur supplémentaire sans transformer le morceau en simple démonstration de chant féminin/masculin. L’opposition entre obscurité et espoir est au cœur du titre : Karevik évoque lui-même une exploration de l’esprit humain et la nécessité de s’affranchir des croyances qui nous enferment.
Puis arrive « Dark Asylum ». Le morceau-titre est naturellement l’une des pièces importantes de l’album. Plus théâtral, plus inquiétant, il concentre une grande partie de l’identité du disque. Les atmosphères mystérieuses laissent progressivement place à quelque chose de beaucoup plus imposant, avec notamment un intéressant dialogue entre guitare et claviers.
On retrouve ici ce que Kamelot sait faire depuis Karma, Epica et surtout The Black Halo : raconter une histoire sans oublier d’écrire une chanson.
Car Kamelot ne tombe jamais complètement dans le piège du concept album hermétique. Derrière les orchestrations, les chœurs et les atmosphères se trouvent toujours des mélodies suffisamment fortes pour exister indépendamment de l’histoire.
« Sanctuary » en constitue une belle démonstration. Tommy Karevik y retrouve Ignacia Fernández mais également Clémentine Delauney, chanteuse de Visions Of Atlantis. Les différentes personnalités vocales permettent au morceau de jouer sur les contrastes et renforcent sa dimension dramatique. Ce n’est pas un simple duo ajouté pour faire joli sur la pochette : les voix deviennent véritablement des personnages de l’histoire. Le groupe lui-même présente « Sanctuary » comme l’un des morceaux les plus introspectifs de l’album.
Après le court et inquiétant « Nocte Veritas », Kamelot sort une autre carte particulièrement intéressante avec « One Last Masquerade ».
Et quelle carte !
Tobias Sammet vient rejoindre Tommy Karevik. Sur le papier, l’association entre Kamelot et le cerveau d’Avantasia paraît presque évidente tant leurs univers partagent un goût prononcé pour la théâtralité, les grandes mélodies et les constructions cinématographiques. Et la rencontre fonctionne particulièrement bien. Le morceau retrouve davantage de riffs et une énergie plus directe après l’atmosphère pesante de « Nocte Veritas ».
Puis changement complet d’ambiance avec « Ivy, My Dear ». Voilà probablement l’un des morceaux qui risque de diviser les amateurs de Kamelot les plus attachés à la puissance. Le groupe ralentit considérablement le jeu et privilégie les sonorités claires afin de laisser davantage d’espace à Tommy Karevik.
Et c’est justement dans ce genre d’exercice que l’on mesure le chemin parcouru par le chanteur.
La comparaison avec Roy Khan accompagnera probablement Karevik jusqu’à la fin de sa carrière. C’était inévitable tant Khan a marqué l’histoire du groupe avec Karma, Epica, The Black Halo ou Ghost Opera. Mais cette comparaison devient aujourd’hui presque inutile.
Tommy Karevik est désormais pleinement la voix du Kamelot moderne.
Il possède la puissance, mais surtout cette capacité à raconter. Et dans un album aussi narratif que Dark Asylum, cela fait toute la différence.
Après cette respiration, « Godlike Alchemy » remet brutalement la machine en marche. Plus court, plus vif et nettement plus immédiat, le morceau apporte exactement le coup d’accélérateur nécessaire au milieu de l’album.
« The Sleeping Mind (Orphic Paradigm) » poursuit dans une direction plus énergique, avant que « Kaleidoscope » ne joue une nouvelle fois avec les contrastes entre mélodies, guitares et atmosphères.
C’est d’ailleurs l’une des grandes forces de Dark Asylum : malgré ses quinze plages, l’album cherche constamment à varier les climats.
« Enigma (Think Of Me) », « Cassandra’s Disease » et surtout « Beneath The Moon (Tunglio) » poursuivent cette descente dans RavenHill.
Ce dernier possède d’ailleurs une distribution particulièrement intéressante. Kamelot y accueille Rannveig Sif Sigurðardóttir et Sólveig Sara Leupold, tandis que Lea-Sophie Fischer d’Eluveitie apporte son violon. Une instrumentation parfaitement adaptée à cette partie plus atmosphérique du voyage.
L’arrivée de « The Puppet King » possède alors une signification particulièrement forte dans le déroulement du concept.
Le titre même résume une partie des thèmes qui traversent Dark Asylum : le contrôle, la manipulation, la perte d’identité et cette impression que quelqu’un — ou quelque chose — tire constamment les ficelles.
Enfin, « Sanctum Requiem » referme les portes de RavenHill.
Une conclusion logique pour un disque construit comme une véritable traversée psychologique plutôt que comme une simple succession de chansons.
Musicalement, Dark Asylum poursuit naturellement certaines idées développées sur Haven, The Shadow Theory et The Awakening, mais avec une dimension théâtrale encore plus importante.
Thomas Youngblood demeure l’architecte de cet univers. Son jeu de guitare n’a jamais reposé sur une accumulation de démonstrations techniques. Il préfère le riff juste, l’intervention mélodique qui apporte quelque chose à la chanson et surtout cette manière très personnelle d’utiliser la guitare comme une composante du décor.
À ses côtés, la formation actuelle est particulièrement solide : Tommy Karevik au chant, Oliver Palotai aux claviers, Sean Tibbetts à la basse et Alex Landenburg à la batterie.
Et derrière la console, Kamelot retrouve également quelques hommes de confiance. Sascha Paeth coproduit l’album avec Kamelot et apporte également des guitares supplémentaires, tandis que Jacob Hansen assure mixage et mastering.
Le résultat est énorme. Parfois peut-être même un peu trop. Car c’est également la petite réserve que l’on peut émettre à propos de Dark Asylum. Les orchestrations, chœurs, claviers et arrangements sont tellement riches que l’on aimerait parfois que le groupe laisse simplement davantage respirer les guitares.
Mais lorsque tous ces éléments trouvent leur équilibre, Kamelot reste difficile à égaler.
Dark Asylum ne cherche donc absolument pas à reproduire The Black Halo. Et heureusement.
Les amateurs de la période Roy Khan retrouveront certaines atmosphères familières, mais le Kamelot de 2026 possède désormais sa propre histoire.
Après plus de trente ans de carrière, Kamelot continue donc de faire ce que peu de groupes parviennent réellement à accomplir : évoluer tout en restant immédiatement identifiable.
Dark Asylum est sombre, ambitieux, parfois oppressant, souvent mélodique et constamment élégant.
Un album qui ne se contente pas de proposer des chansons.
Il ouvre une porte.
Derrière se trouve RavenHill.
À vous de décider si vous avez vraiment envie d’y entrer.
Les Titres:
- Sanctorium
- Ashen World
- Dark Asylum
- Sanctuary
- Nocte Veritas
- One Last Masquerade
- Ivy, My Dear
- Godlike Alchemy
- The Sleeping Mind (Orphic Paradigm)
- Kaleidoscope
- Enigma (Think Of Me)
- Cassandra’s Disease
- Beneath The Moon (Tunglið)
- The Puppet King
- Sanctum Requiem
À écouter: Ashen World, Dark Asylum, Sanctuary, One Last Masquerade, Ivy, My Dear et Godlike Alchemy.
Napalm Records
Note 18/20
Stay Tuned
Doc Olivier
